Interview de Lisa Giraud Taylor.

« Interview de Lisa Giraud Taylor »

-Tout d’abord, merci Lisa d’avoir accepté de répondre à mes questions!

Merci à toi de m’avoir proposé cette interview. C’est avec plaisir !

-Mais qui est Lisa en fait?

Je dirais que je suis une artiste dans l’âme. Je suis principalement un auteur, désormais, mais je suis une touche-à-tout, comme me l’a signalé une autre intervieweuse !

Je suis intéressée par les arts, par le partage, par le passage d’idées, quelles qu’en soient les formes.

Il y a une phrase de Bergson que j’aime particulièrement : « L’art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu’à les exprimer. »

-Pourquoi écris-tu?

Pour partager mon univers, les histoires que je crée sans cesse. J’ai une réserve de romans déjà prêts pour la lecture.

L’écriture est un choix depuis mes dix ans. J’avais des idées, j’écrivais des textes, à l’époque plus courts, mais ils étaient appréciés et lus… pas seulement par ma famille, plutôt exigeante.

C’est une habitude aussi… Je dirais que je ne sais pas faire (trop) d’autres choses…

-Le titre de ton roman, « Ein Brera », signifie « Il n’y a pas le choix ». Peux-tu m’expliquer le choix de ce titre?

Comme tous mes titres, il s’est imposé. Je ne voulais pas, quand j’ai commencé l’histoire, dans ma tête, d’un titre évident, trop facile.

Il me fallait une expression, pas française. J’avais deux options mais, au détour d’une lecture, j’ai lu cette expression, transcrite de l’hébreu, et ce fut une fulgurance pour Béatrice et Noah… En sus, c’est bien le résumé du chemin des deux personnages.

Ein Brera est suffisant parlant tout en étant mystérieux… enfin, il est traduit dès le début. Il est aussi important que les citations qui ouvrent le roman.

-J’ai beaucoup aimé ton personnage principal, Béatrice, une femme forte dans tous les sens du terme. Il y a de toi dans Béatrice?

C’est l’éternelle question sur mes personnages féminins. Béatrice est dans la lignée des Gaëlle, Charlotte, Nina, etc.

Il y a forcément un peu de moi dans les romans, mais pas forcément chez les filles !

En fait, j’aime bien créer des femmes fortes (en réalité des femmes tout simplement) mais qui ont d’autres facettes, plus romanesques et qui, malgré leurs forts caractères, possèdent ce côté vulnérable qui est contrebalancé par leurs partenaires (masculins ou non).

Je dois dire que je préfère mes personnages masculins et les secondaires !

-Béatrice part à la recherche du passé de son grand-père durant la deuxième guerre mondiale. Pourquoi as-tu voulu parler de cette guerre et de ce qui c’est passé pour les juifs?

J’ai eu la chance de grandir avec des grands-parents, oncles et tantes, entre autres, qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale, voire la Première, et qui m’en ont parlé.

J’ai, très tôt, voulu comprendre les causes de ces guerres, et j’ai trouvé plus complexe la période 1919 – 1939, notamment en Allemagne.

J’ai toujours désiré écrire une saga, d’où finalement ce triptyque, sur le sujet, sans faire dans l’uchronie, la fausse biographie ou le journal intime… ni le roman à l’eau de rose ou trop manichéen.

Je voulais des histoires modernes qui soient impactées par certains aspects. Karl & Nina évoque les relations entre français à travers une histoire d’amour interdite qui traverse les décennies ; Ein Brera pose la question de l’héritage et du poids des secrets de famille.

En ce qui concerne le sort des juifs, c’est principalement dû à trois raisons : ma rencontre dès mon enfance avec un ancien déporté qui, sans s’étaler ouvertement, m’a gentiment guidé vers la connaissance de son chemin, une stèle non loin de mon village d’enfance qui rappelle la trahison de certains français, et enfin, un voyage en Pologne qui m’a fait sentir des présences.

Je me suis juré de ne pas laisser cette sensation de côté.

-Cette recherche du pardon pour ne pas voir honte est importante pour toi?

Oui, je pense qu’il est essentiel, déjà, de comprendre le passé sans le juger par rapport au présent et à nos connaissances actuelles. C’est ce que fait Béatrice, elle se plonge dans le passé, sans références, et veut sauvegarder l’honneur de ses enfants. Elle présente ses excuses au nom de sa famille mais sait que le pardon ne peut être accordé qu’à ceux qui ont commis les actes.

On peut faire des erreurs, porter les erreurs des générations précédentes, sans pouvoir réparer les dommages, mais il est, alors, nécessaire de ne pas répéter les mêmes mauvaises décisions et actions.

Pour ma part, j’ai la chance de ne pas à porter la honte pour l’attitude de ma famille pendant cette guerre, mais je peux comprendre cette douleur, cette honte.

-Ton roman est extrêmement bien documenté. Comment as-tu organisé tes recherches?

Je dois dire que j’ai fait peu de recherches. Pour être honnête, j’ai lu de très nombreux livres sur la Seconde Guerre mondiale (quels que soient les aspects), sur ces thématiques depuis mes dix ans, et rencontré de nombreux témoins qui m’ont appris beaucoup de choses, de détails, de sentiments.

Comme tu as pu le constater, à la fin de Ein Brera, il y a une bibliographie non exhaustive (des livres lus), comme à la fin de Karl & Nina, et comme ce sera le cas à la fin du volet 3. J’y tiens pour ceux qui voudraient en savoir plus sur mes sources, mes références, etc.

Par contre, n’ayant jamais été en Israël, j’ai compulsé de nombreux ouvrages sur le pays les paysages, les façons de voir, les monuments historiques, les « trucs à touristes », bref, j’ai fait mon itinéraire de voyages pour peaufiner la vie de Noah et fait le tour de quelques touristes récurrents.

-Il t’a fallu combien de temps pour écrire ce roman? Depuis l’idée qui a germé dans ta tête au point final?

L’idée a germé il y a une vingtaine d’année… pour Karl & Nina ; Ein Brera est arrivé qu’à la fin de la rédaction du premier volet, fin 2015.

De sa conception dans ma tête au point final, il s’est écoulé trois mois, plus un mois pour retranscrire sur l’ordinateur l’histoire écrite sur mon cahier à spirales.

Je ne passe pas plus de quatre/cinq mois (retranscription comprise, à raison d’une ou deux heures par jour) sur un roman, sinon, c’est qu’il ne vaut pas le coup, pour moi… d’autant plus si je n’ai pas le titre avant le début de la rédaction « dans ma tête ».

-Quand tu écris, as-tu déjà un plan bien structuré ou est-ce que tu vois au fur et à mesure de la rédaction?

Au départ, j’ai un résumé d’une dizaine de lignes (au mieux), les identités des personnages principaux et secondaires, quelques brides des passés respectifs, deux ou trois lieux, un ou deux évènements majeurs (et donc quasiment immuables), leurs garde-robes, leurs playlists ; bref l’essentiel.

A partir de ce moment, je formule l’histoire avec la ligne directrice ; évidemment, petit à petit, les personnages vivent, s’expriment et me contrarient bien souvent. Tout le monde râle, gueule, revendique, s’amourache du mauvais personnage, essaie de tuer son voisin… sans compter sur l’auteur qui prend tout le monde à contre-pied !

J’ai l’habitude de dire que ce sont les personnages qui prennent l’histoire en mains et qui l’amènent doucement vers le dénouement.

Pour information, certaines scènes de Ein Brera n’auraient jamais dû s’y trouver, n’étant pas prévu. Les circonstances et les personnages ont provoqué ces ajouts… et la fin.

-« Ein Brera » fait partie d’un triptyque. Qu’est-ce qui t’a décidé à cette construction autour de tes trois romans?

J’avais besoin d’un format à la fois simple (trois romans sur la même thématique) et un brin complexe (indépendants et différents) ; il me fallait un lien, autre que la thématique. Je l’ai trouvé facilement puisque c’est le personnage qui a tout déclenché qui fait cette jonction.

Il est arrivé en même temps que l’histoire après un reportage d’Histoire et avoir revu une vieille photo de George Rodger d’un soldat allemand s’inclinant sur la tombe d’un soldat anglais, en juin 1941. J’ai toujours été fascinée par cette photo (qui orne une des murs de mon bureau, une copie malheureusement !).

J’avais besoin de trois livres, se lisant indépendamment mais qui sont liés et se répondent. Qu’on lise Ein Brera, Karl et Nina ou le volet 3, en respectant mon ordre (j’ai une certaine vision pour ce triptyque) ou pas, le personnage est là, il lie le tout et prend le lecteur par la main.

Dois-je préciser quel est ledit personnage ?

-Comment vois-tu tes lecteurs? Quels rapports entretiens-tu avec eux?

J’ai toujours pensé que mes lecteurs étaient des personnes aussi éclectiques que je peux l’être dans mes goûts. J’aime à penser qu’ils aiment mon univers créatif, et pas que mes romans, qu’ils sont curieux (dans le bon sens du terme), qu’ils apprécient d’être surpris, déboussolés, inquiets, exaltés, etc., et qu’ils ont hâte de me retrouver lors d’un autre roman, complètement différent du précédent…

Pour l’instant, mon lectorat est fidèle, souvent surpris mais heureux de l’être. Il me suit dans mon cheminement, s’exprime directement sur ses sensations, ses ressentis. J’aime beaucoup mes échanges avec les lecteurs car ils ont une autre vision de l’histoire, des personnages ; c’est souvent assez étonnant (et détonnant) d’entendre leurs compréhensions d’une scène, d’un but, d’un personnage. J’argumente, ou pas… en fonction, bien souvent de mon propre ressenti du lecteur. Certains n’aiment pas avoir trop de détails, d’autres me bombardent de questions et me demandent de rajouter des dizaines de détails, pages, annexes pour tout connaître des personnages créés (et bien souvent, les garçons de mes romans remportent tous les suffrages !).

-Comme lectrice, tu as des préférences de genres littéraires?

Je suis le genre de lectrice qui peut lire quasiment de tout, sauf certains nouveaux genres que je trouve peu enclin à me faire rêver ou à me transporter (bitlit, romance, young adults, feel good, en général, mais je peux en lire sur recommandations !).

J’aime principalement les romans d’aventures, les romans historiques, les thrillers, la SF (et plus particulièrement les dystopies et uchronies) ou encore la poésie.

Je suis une grande lectrice de livres d’Histoire ; les pavés de 600 à 1000 pages ne me font jamais peur. J’en lis toujours un en marge des romans.

-Un conseil lecture pour la rentrée?

J’ai la chance de recevoir quelques services de presse depuis quelque temps et parmi ceux qui sont publiés pour la rentrée littéraire de janvier, j’ai craqué pour « Partiellement nuageux » d’Antoine Choplin aux éditions La Fosse aux Ours. C’est d’une poésie, d’un romanesque avec un fond historique chilien toujours vivace, sublime. C’est un texte court, simple mais émouvant entre les silences et les descriptions. Un seul effleurement de mur par une main m’a ému aux larmes.

-Un dernier mot?

Continuez à lire, à chercher, à penser par vous-même, à ne pas suivre les livres imposés ; allez dans une librairie indépendante, une bibliothèque ou dans une boîte à livres, regardez, humez, fiez-vous à votre instinct ; et lisez-moi, aussi, un peu.

Merci à toi, aussi, d’avoir tant aimé Ein Brera…

Un château à Ipanema.

« Un château à Ipanema »

de Martha Batalha

Grâce aux éditions Denoël, j’ai pu lire « Un château à Ipanema » de Martha Batalha.

Début du 20ème siècle, Edward Jansson s’installe à Rio de Janeiro en tant qu’ambassadeur de Suède. Avec sa femme, il s’installe dans la station balnéaire Ipanema qui va devenir le lieu où il faut être. Il va même y construire un château qui est le reflet de ce que va vivre cette famille et Ipanema: des fêtes, des excentricités, des histoires d’amour…

« Elle serra Tavinho dans ses bras, un nœud dans la gorge, la poitrine en feu, et elle comprit que ce qu’elle éprouvait n’était ni de la stupeur ni du dégoût, ni de la haine ni de l’aversion, mais la forme la plus pure d’amour. »

Dans « Un château à Ipanema », l’auteure, Martha Batalha, conte à son lecteur un siècle de vie brésilienne à travers le couple Edward et Birgit, suédois venu s’installer à Rio de Janeiro. En effet, tous les personnages du roman gravitent, ont un lien direct avec la famille Jansson et son château! La première partie du roman est consacrée à la famille Jansson, aux fêtes somptueuses qu’elle donne dans son château, à Birgit et sa personnalité particulière dictée par des voix, à l’amour que Edward porte à sa femme, à l’effervescence de la station balnéaire Ipanema. Puis le rythme s’accélère avec l’entrée en piste de plusieurs personnages qui arrivent, repartent, reviennent, ou pas. J’avoue que ce changement de personnages est un peu déstabilisant et je me suis perdue un peu au début de la deuxième partie du roman. Cependant, l’auteure a un vrai don de conteuse et elle a su me captiver et apprécier tous ces personnages qui ont tous un lien entre eux.

Avec « Un château à Ipanema », j’ai découvert le Brésil avec son évolution en cent ans et plus précisément Rio de Janeiro avec ses paysages, son climat, la construction et l’évolution de la station balnéaire Ipanema qui fût flamboyante, chatoyante avant de perdre un peu de sa prestance. Le côté sombre du Brésil y est présent aussi: les attentats contre le gouvernement, les arrestations abusives, l’apparition des favélas. L’auteure n’en oublie pas les télénovelas si caractéristiques de ce pays et l’engouement surtout des femmes pour ces feuilletons! En parlant des femmes, Martha Batalha leur donne, dans son roman, une jolie place avec une réelle importance et en décrivant leur évolution dans la société et leur force: leur force d’amour, leur compassion, leur indépendance, leur sensibilité. L’auteure évoque aussi l’homosexualité et la difficulté de se l’avouer ainsi que l’apparition du Sida. « Un château à Ipanema » est une fresque sur 100 ans d’une partie du Brésil avec son histoire, son avancée, ses habitants avec leurs joies et leurs peines. J’ai traversé ce siècle avec la plume douce et sincère de Martha Batalha qui a su me conter ce Brésil là!!

« Un château à Ipanema » de Martha Batalha, traduit par Diniz Galhos, chez les éditions Denoël, 01 novembre 2018.

La petite boutique japonaise.

« La petite boutique japonaise »

de Isabelle Artus

« La petite boutique japonaise » de Isabelle Artus est paru chez les éditions Flammarion puis chez les Éditions J’ai Lu.

Pamela, apprentie geisha habitant Paris, tient une boutique de bonzaï. Elle y rencontre Thad, un breton se voulant samouraï. Les deux s’aiment et partagent leur passion pour le Japon et ses traditions. Mais Thad part du jour au lendemain et Pamela décide de le retrouver. Elle part donc au Japon, elle qui a jamais voyagé de sa vie. Elle va découvrir le vrai Japon, loin peut-être de celui qu’elle imaginait depuis si longtemps…

« Chacun de leurs actes, du mouvement le plus insignifiant à l’attitude la plus provocante, était délibérément tourné vers les hommes, le but de leur existence étant de soulager leurs cœurs affligés. Le soin qu’elles apportaient à leur maquillage, le choix de leur tenue, l’élégance de leurs gestes lorsqu’elles préparaient le thé ou versaient le saké, chacune de leurs poses parfaitement étudiées… absolument tous était fait pour charmer et conforter l’homme dans son statut d’espèce supérieure et bien entendu dominante. »

Je ne suis pas spécialement attirée par le Japon et la culture asiatique en général mais j’apprécie les romans qui eux s’intéressent au Japon. J’aime en apprendre plus sur cette culture à travers mes lectures car la culture et les traditions asiatiques sont très riches, sages, pertinentes et fascinantes. C’est d’ailleurs ce côté fascinant qui est mis en avant dans « La petite boutique japonaise » avec Pamela puisque celle-ci veut devenir geisha alors qu’elle n’est absolument pas japonaise, qu’elle n’a jamais été japonaise et qu’elle n’a pas baigné dans une atmosphère japonaise durant son enfance en banlieue parisienne. Et puis Thad, ce grand breton qui veut devenir samouraï. Ces deux personnages étaient fait pour se rencontrer.

Dans son roman, l’auteure nous emmène dans le Japon de nos jours, avec ce qu’il a de modernité mais aussi ce qu’il a de tradition. Isabelle Artus décrit la vie des geishas avec leur apprentissage, la cérémonie du thé qui est une chose si importante au pays du Soleil Levant. Les samouraïs aussi sont présents. L’auteure a su faire cohabiter avec justesse la très grande modernité de ce pays et l’attachement fort à leurs traditions. C’est une image réaliste du Japon. L’auteure fait également référence aux séries des années 80 où le Japon y était bien présent. Et c’est aussi pour mettre en avant l’importance de la télévision dans nos vies et l’influence qu’elle peut avoir, en bien comme en mal (le prénom Pamela du personnage fait référence à la série Dallas!).

« La petite boutique japonaise » est aussi à un roman sur la connaissance de soi, sur nos choix de vie et sur la faisabilité de nos choix dans notre société actuelle. À travers ses personnages de Pamela et Thad, l’auteure parle de la quête d’identité car au fond, ces deux personnages se cherchent et cette recherche, ils vont devoir la faire seul.

L’écriture d’Isabelle Artus est fluide, avec des notes poétiques quand elle évoque le Japon. J’ai senti un amour pour ce pays qui en fait intrigue beaucoup! Ce roman permet de passer un agréable moment de lecture et donne envie d’en savoir encore plus sur ce pays et sur ses traditions!

Ein Brera.

« Ein Brera »

de Lisa Giraud Taylor

Quand Fanny m’a proposée de lire le roman de Lisa Giraud Taylor, son avis était si enthousiasme que je ne pouvais que dire oui. Et en lisant « Ein Brera », j’ai partagé totalement son enthousiasme. De plus, ce roman est auto-édité.

Béatrice Mercier-Charbonet doit se rendre en Israël afin de négocier avec les ravisseurs de son patron, PDG du CAC 40. Noah, un policier de la section anti-terroriste du Shin Bet, doit veiller à Béatrice lors de ce séjour. Les heures passées ensemble et seul les rapprochent très vite. Mais leur amour va être mis à mal lors de la présentation officielle à la famille de Noah car le passé du grand-père de Béatrice durant la Seconde Guerre Mondiale est insupportable pour cette famille. Béatrice va affronter son passé familial.

« Cela allait à l’encontre de toutes les valeurs humanistes de notre pays et c’est bien la seule chose pour laquelle j’ai tant détesté l’aimer. Il était d’un côté l’homme charmant, gentil, loyal, honnête que j’aimais, et là, tapi, dans son âme, il y avait l’homme dur, froid et sans coeur qui avait envoyé à la mort vingt-six personnes sans remords. Il n’en avait pas. Il avait fait son devoir envers son pays. »

Plusieurs mots me viennent pour décrire ce roman: espionnage, policier, histoire, amour, quête. « Ein Brera » mêle plusieurs thèmes et c’est toute la richesse de ce livre qui a fait que, à peine commencé, je n’ai pas réussi à le lâcher tant j’ai été envouté par l’histoire, par la plume de Lisa. À aucun moment, je ne me suis ennuyée. À aucun moment, l’évocation de la Seconde Guerre Mondiale et le drame des déportations ont été pesants dans ma lecture, bien au contraire et là, je ne peux que admirer le travail de Lisa dans ses recherches et dans son récit (car je ne suis pas très fan de tout ce qui est guerre mondiale). J’ai aimé, j’ai dévoré, j’ai eu les larmes au yeux, j’ai tremblé, j’ai souri, j’ai été impressionné par « Ein Brera ». Dès le début, j’ai apprécié Béatrice, cette femme de 45 ans, divorcée, maman de 2 enfants, et surtout chef de la sécurité d’un grand patron et qui a donc une sacré poigne et qui ne se laisse pas marcher sur les pieds aussi bien par son patron que par tout individu. Cette force de caractère, de décision, de transparence, de discrétion, tout ça est réunit dans une même personne, Béatrice. Et sa rencontre avec Noah, cet homme fort, sensible, à l’écoute, cette rencontre était une évidence et leur amour tellement nécessaire et c’est là qu’on peut se dire qu’il n’y a pas de hasard dans la vie… Toute la première partie de « Ein Brera » est contemporaine, raconte la vie d’une femme qui a un travail exigeant et prenant mais qui va réussir à enfin penser à elle grâce à la rencontre avec un homme.

La deuxième partie est plus historique et surtout plus émouvante, voire difficile à certains moments mais difficile dans le sens de la grande Histoire, de cette guerre monstrueuse. Car Béatrice va partir à la recherche du passé de son grand-père, celui qu’elle aimait, qu’elle admirait… Béatrice va partir sur les traces de juifs déportés, elle va rencontrer leurs descendants afin de demander pardon pour elle, pour ses enfants afin que ces derniers n’aient pas honte de leur arrière grand-père. Lisa Giraud Taylor emmène son lecteur à travers la France, à travers l’Europe afin de reconstituer des passés familiaux douloureux mais nécessaires. Lisa permet à son lecteur de comprendre certains actes, de comprendre la démarche de Lisa, de sa quête, de son devoir de mémoire. Mais surtout Lisa a su retranscrire tout ce passé sans être dramatique, sans être « cours d’histoire », sans être ennuyeuse en fait. Bien au contraire, et c’est vraiment la force de « Ein Brera » qui signifie « Il n’y a pas le choix » et ce titre va tellement bien à la démarche de Béatrice, à son besoin de se plonger dans le passé même si cela va lui être si difficile car Béatrice n’a pas le choix, elle doit savoir, affronter, pour enfin se construire et commencer un nouveau chapitre de sa vie.

« Ein Brera » est un coup de coeur pour moi et fermer ce livre a été triste car j’en voulais plus. Mais bonne nouvelle car ce roman fait partie d’un triptyque dont le premier roman est « Karl et Nina » et le troisième est à paraître en 2019 (mais ces trois livres peuvent se lire indépendamment des autres et je vous le confirme ayant lu pour le moment que « Ein Brera »). Je n’ai qu’un conseil: lisez « Ein Brera » de Lisa Giraud Taylor.

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles.

« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles »

de Mick Kitson

Ce roman, « Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » de Mick Kitson chez les éditions Métailié, est un petit coup de cœur.

Sal et Peppa, 13 et 10 ans, vivent seules dans la forêt en automne et s’apprêtent à y affronter l’hiver. Elles survivent grâce à tout ce que a appris Sal dans le Guide de survie des forces spéciales, ou avec les vidéos sur Youtube. Sal et Peppa sont parties de chez elles suite à la mort du compagnon de leur mère, Robert. Sal a minutieusement préparé leur fuite et leur nouvelle vie dans les bois, loin de tout le monde et tout. Elles sont désormais seules et ne peuvent que compter sur elles-mêmes.

« Survivre se résume en grande partie à prévoir, prendre le temps de réfléchir, prévoir, essayer de voir ce qui peut mal tourner et imaginer ce qui se passera si les choses changent. Je ne l’avais pas fait ce matin parce qu’il y avait du soleil et que Peppa était tout excitée à l’idée d’aller pêcher et puis j’étais contente parce que j’étais revenue sans problème de la ville et que j’étais à nouveau avec elle et en plus on était toujours libres. Alors je n’avais pas pris le temps de réfléchir avant de partir et ça m’apprendrait parce que maintenant on avait froid et on était mouillées et avec ça on n’avait pas de feu. »

« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » est un roman fort, très fort, de part l’histoire, les personnages, la nature et l’écriture.

L’histoire: deux gamines, oui à 13 et 10 ans, ce ne sont que des gamines, qui vivent seules dans la forêt écossaise afin de fuir l’inceste, la maltraitance, la pauvreté, la solitude, le manque d’adulte dans leur vie, l’alcoolisme.

Les personnages: Sal, la narratrice, un vrai petit bout de femme dont la vie n’a rien épargnée qui depuis son plus jeune âge a toujours survécu sans compter sur les adultes et encore moins sur sa mère. Et Peppa, cette rousse volcanique de 10 ans dont l’innocence est toujours présente, dont le franc parler fait sourire, dont la joie est communicative. Et cet amour qui lie ces deux sœurs, un amour inconditionnel que porte Sal sur Peppa.

La nature: une forêt des Highlands en plein coeur de l’Écosse, avec ses rivières, lacs, sa faune. Cette forêt si dense et qui paraît hostile à deux jeunes filles. Mais cette nature va les faire vivre, les nourrir, les accueillir, les protéger.

L’écriture: Mick Kitson fait parler Sal, une fille de 13 ans et cela est très cohérent avec l’âge et la personnalité de Sal. L’auteur n’a pas enjolivé le langage, les mots sont ceux d’une enfant tout comme ses réflexions. Il n’y a aucune fioriture dans les mots choisis, les phrases construites. Malgré la noirceur de l’histoire, de la vie de Sal et Peppa, l’auteur a su distiller des moments de joie, de complicité et surtout une tonne d’amour.

« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » est pour moi un beau roman et je me suis attachée plus de raison à Sal et Peppa. Quelle force Sal a, quel amour elle porte à sa sœur, quelle détermination elle possède, et ce courage a faire pâlir n’importe qui! Ce roman doit être lu par tous!

« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » de Mick Kitson, traduit de l’anglais par Céline Schwaller, chez les éditions Métailié, 30 août 2018.

Faune et flore du dedans.

« Faune et flore du dedans »

de Blandine Fauré

Grâce aux 68 Premières Fois, j’ai lu et aimé, beaucoup aimé, le premier roman de Blandine Fauré, « Faune et flore du dedans » paru chez les éditions Arlea.

Après avoir rencontré Joachim dans son bureau universitaire, Louise part avec lui et son expédition dans la forêt amazonienne afin d’y répertorier la faune et la flore. Louise y va en tant qu’artiste photographe. Mais Louise y va pour une autre quête: celle de l’oubli…

« L’envie de déchirer méthodiquement les pages qui les composent parcours mon épine dorsale d’un frisson, comme une main glacée qui remonterait jusqu’à la nuque. T’oublier. Effacer, tirer un trait. Renoncer. Se préserver du plaisir, de la souffrance inévitable. Retrouver le calme plat de l’être sans attente, sans désir. Si tant est que j’aie déjà connu, un jour, cet état. »

« Faune et flore du dedans » est un très beau roman et pour moi, c’est un roman sur la résilience. Louise a toujours dû rebondir dans sa vie et ce très jeune avec les abandons récurrents de sa mère, la mort de celle-ci, l’éducation de son frère et sa sœur, sa rupture avec Igor son grand amour. Et quoi de mieux que de s’enfoncer dans la forêt amazonienne, lieu hostile et totalement inconnu pour Louise où le moindre petit écart peut entraîner la mort. Blandine Fauré nous dévoile au fur et à mesure les blessures, les fêlures de Louise afin de comprendre pourquoi elle s’est enfuie avec cette expédition si loin de son propre univers. Cette forêt si dense va lui permettre, et à Joachim aussi, de se reconstruire, de trouver un nouveau sens, de s’affranchir de ce passé si douloureux pour en faire au final une force si particulière. La faune et la flore nous permettent de nous renforcer, de puiser dans leurs propres forces pour en faire la sienne.

L’auteure nous décrit son personnage Louise comme forte, mais quand le narrateur devient les carnets d’un homme, Louise apparaît comme elle est réellement: timide, perdue, sensible. Cette deuxième narration apporte un souffle au récit, un deuxième regard à cette expédition, une réponse à beaucoup de questions et on y découvre une autre Louise. Dans « Faune et flore du dedans », la nature est un des personnages principaux: elle permet aux personnages de se révéler réellement, de ne plus tricher le temps de l’expédition en son cœur. D’ailleurs, l’auteure commence ses chapitres par un mot botanique dont elle donne la définition, mot qui s’accorde aussi bien à la nature qu’à l’homme. Il y a dans ce roman une grande recherche botanique qui apparaît dans l’œil de la photographe Louise. C’est une vraie découverte de la nature.

Je me suis attachée à tous les personnages de ce roman qui, sans le savoir réellement, apporte une réponse à Louise, à ses questionnements. Grâce à la forêt, grâce à Joachim, grâce à Xavier, Louise va se recentrer sur elle, va affronter son passé, ses blessures, pour mieux avancer dans la vie. En fait, que serions-nous sans la faune et la flore?

« Faune et flore du dedans » de Blandine Fauré chez Arléa, 30 août 2018.