Interview de Constance Joly.

« Interview de Constance Joly »

Tout d’abord, merci infiniment Constance d’avoir acceptée de répondre à mes questions!

Merci à toi, Sybil, de m’accueillir ici, dans ton bel espace…

 

 

-Mais qui est Constance en fait?

Une grande rêveuse, une vraie distraite, une amoureuse des mots.

Une fille unique, une mère de trois enfants, une amoureuse. Une éternelle fille qui aime la mer, la Bretagne, la Nature et le rock n roll. Une lectrice désordonnée, qui vous un culte à Jean Giono et à Richard Brautigan. Une petite fille qui ne faisait que lire et qui est devenue éditrice. Qui est aujourd’hui coach d’auteurs, qui n’aime rien tant qu’entrer dans les mots des autres, les aider à hisser le sens, le niveau.

-Pourquoi écris-tu?

Longtemps, j’ai cru que je n’écrirais pas. J’étais très bien à ma place (et je le suis encore) dans l’ombre des auteurs. Je ne voyais pas bien ce que je pouvais ajouter à ce qui est déjà. J’écrivais pour moi, et surtout de la poésie. Et puis un jour, le tigre est venu. Alors que j’essayais d’écrire un autre roman que j’avais en tête et qui ne venait pas. Le tigre est venu, donc, cette première phrase qui donne aujourd’hui son titre à mon roman, et je l’ai suivi sans me poser plus de questions.

-« Le matin est un tigre » est ton premier roman. Tu y parles de la relation mère-fille, c’est un sujet qui te touche particulièrement j’imagine. Pourquoi ce thème pour ton premier roman?

J’ai vécu cette épreuve de la douleur psychique d’un adolescent. Rien ne m’y préparait, l’enfance avait été si facile, puis ma fille est devenue une adolescente en grande souffrance, et nous avons vécu des années d’hospitalisation, de crises et de rechutes. Aujourd’hui qu’elle semble guérie, avec la distance, j’ai eu besoin de parler de cette douleur là. Je me suis demandé comment en témoigner, je n’avais pas envie d’une chronique de la maladie, et j’ai préféré investir une histoire, pour remettre de la poésie là où il n’y en avait plus. Je crois que cette épreuve que j’ai traversée, beaucoup de parents la connaissent. Je ne voulais donc pas écrire sur moi mais sur nous, adultes en déroute, démunis devant un enfant qui souffre et leur échappe. La fiction s’est donc imposée comme une évidence. Et puis les romans, la poésie, la littérature en somme, cette beauté-là m’ont aidée à vivre à l’époque, et c’est de la même façon qu’Alma, mon héroïne arrive à vivre cette crise.

-Alma, la mère de ton roman, a des ressemblances avec la maman que tu es, avec ta maman?

Oui, elle est une version de moi-même, sans doute la plus secrète, et la plus ancienne. Elle concentre la mère que je suis et la fille aussi. Elle est ce que la douleur m’a appris. Face à la peur, à la très dure réalité, Alma se choisit un monde acceptable. Elle, qui voit toujours ce qu’il y a de possible dans le quotidien le plus banal, ne voit plus rien. Face au drame, elle est collée à la vitre. Pour s’en détacher, elle trouve la parade : réinstaller la distance de la rêverie entre elle et cette vitre. Elle va essayer d’habiter un monde consenti. Le biais qu’elle choisit, c’est la rêverie, les glissements de sens, la poésie, la littérature qui vont lui permettre de rester en relation avec la beauté, et de les affronter vaillamment car il ne s’agit pas de les fuir et de trouver un refuge et de se consoler en fermant les yeux. Non, vraiment, car la littérature l’élève quand la vie la rabaisse. Elle lui apprend des choses, guide ses intuitions, lui permet d’aller vers elle-même. Alma est libraire-bouquiniste, elle vit dans les livres, elle a plus confiance dans les poètes que dans les médecins. D’où  cette intuition qu’elle a dans le roman, apparemment insensée qu’il faut qu’elle empêche à tout prix sa fille de se faire opérer. L’enjeu d’Alma c’est de maîtriser une vie qui lui échappe, faire un retour sur elle-même, comprendre ce qu’elle a transmis malgré elle à sa fille et s’en libérer. C’est en étant de plus en plus elle-même, en acceptant ce qu’elle est, qu’elle y parviendra.

-Pourquoi en avoir eu l’idée d’inclure dans ton roman cette maladie du chardon?

C’est une maladie métaphorique. Je n’ai pas nommé la maladie, mais on peut mettre plein de symptômes derrière : l’anorexie, les addictions, la dépression, la psychose… J’ai préféré inventer le chardon, qui symbolise la douleur, mais aussi la part vitale, inaltérable, pour accéder à quelque chose de plus universel, et parler à tout le monde.

-Le tigre, le chat roux, deux animaux qui ont des similitudes, des animaux qui ont une certaine importance pour toi?

C’est une chose qui m’a étonnée. Je ne pense pas souvent aux animaux dans la vie réelle, or ils sont très présents dans mon roman. Il y a ce chat roux qui ponctue la vie d’Alma, une biche aux yeux humides, un tigre et des poissons, beaucoup de poissons…. Les animaux représentent, je crois, le désir d’Alma, sa pulsion de vie. Lorsqu’elle est dévitalisée, ils apparaissent devant elle, comme pour lui manifester son existence psychique, la guider vers ses intuitions.

-Il t’a fallu combien de temps pour écrire ce roman? Depuis l’idée qui a germé dans ta tête au point final?

Il m’a fallu un an.

-Quand tu écris, as-tu déjà un plan bien définit ou est-ce que tu vois au fur et à mesure de la rédaction?

J’ai écrit ce roman dans l’ordre de ses chapitres, sans savoir ce qui arriverait ensuite. A un moment, j’ai eu l’idée de la nuit dans l’île et j’ai tenté de voir comment mon héroïne arriverait jusque là. Non, je n’ai pas de plan défini. J’étais comme Alma, à tâtonner dans le noir, à avancer malgré tout.

-Tu as une plume enchanteresse. Quel est ton secret?

Si je répondais sérieusement à cette question, je m’inquiéterais ! Non, mais merci, Sybil J Je ne sais pas. J’écris les sens en alerte, j’ai longtemps peint, par exemple, et lorsque je me promenais, j’avais l’œil « rectangulaire », je faisais le cadre dans un paysage, et notais mentalement les couleurs pour les reproduire chez moi. Je suis ainsi lorsque j’écris : les sens en alerte, même quand je n’écris pas. J’engrange. Et puis quand j’écris, je tente de faire vivre cette matière engrangée en étant attentive à restituer les couleurs, les sons, les odeurs…

-Comment te sens-tu alors que ton roman vient de sortir en librairie?

Heureuse.

-Les premiers avis sont déjà tombés et ils sont très positifs. Heureuse ou cela te met une pression supplémentaire?

Je ne suis pas un jeune auteur. Je vais fêter mes 50 ans dans quelques semaines, je crois que cela me protège un peu de cette pression que l’on peut ressentir. Je suis si heureuse d’être en vie, tout le temps, chaque jour. Même les jours où le tigre pointe. Publier ce roman est un bonheur de plus. L’âge est un filtre, je ne retiens que le meilleur.

-Comment vois-tu tes lecteurs? Quels rapports entretiens-tu avec eux?

Je suis émue par les lecteurs, dans un monde où il est si facile de faire autre chose. Les lecteurs sont ce que l’on peut souhaiter de meilleur dans nos sociétés. Donc, je les aime. Je n’entretiens pas encore véritablement de rapports avec mes lecteurs, mon roman est sorti il y a seulement trois jours, mais ces premiers lecteurs qui se manifestent, je les accueille avec émotion, respect, étonnement, joie…

-Comme lectrice, tu as des préférences de genres littéraires?

Je lis toutes sortes de choses. Des romans français, comme étrangers. J’ai un grand amour de la littérature japonaise, et de la littérature américaine, en particulier. Je lis beaucoup de poésie.

-Un conseil lecture pour la rentrée?

« L’écart » d’Amy Liptrot, m’a énormément touchée. L’histoire autobiographique d’une femme qui va soigner son addiction à l’alcool en retrouvant sa ferme familiale sur l’Archipel des Orcades, en aidant les brebis à mettre leurs agneaux au monde, en réparant des murets de pierre… Un récit de force intérieure, impétueux comme le paysage, impressionnant.

-Un dernier mot?

« Des jours où on n’est jamais vraiment là, il y en a… il y en a de ces jours qui partent avant même qu’on ait ouvert les yeux ». (extrait de Tokyo Montana Express de Richard Brautigan.) Ne laissons pas ces jours filer sans nous, ouvrons les yeux. Vivons…

Merci Sybil !

 

 

 

Publicités

L’heure d’été.

« L’heure d’été »

de Prune Antoine

« L’heure d’été » est le premier roman de Prune Antoine. Il fait partie de la rentrée littéraire 2019 que les éditions Anne Carrière m’ont permis de découvrir.

Violette, jeune journaliste en devenir, part s’installer à Berlin, ville cosmopolite où tous se retrouvent. Elle a suivi Mir, un photographe et d’un commun accord, les deux vont vivre leur histoire pleinement, sans contrainte, libre. Ils vont évoluer en même temps que la ville de Berlin, de la crise économique, de la montée du populisme, du problème des réfugiés…

« C’est là que leur histoire avait vraiment décollé, là qu’il avait évoqué ses racines juives, l’absence de son père, là qu’ils s’étaient dit qu’ils s’aimaient. Plus tard, ils étaient partis plusieurs mois dans les Cyclades, ils avaient loué une bergerie et leur amour avait été scellé sous ce soleil éclatant et ces eaux cristallines. Il la révélait à elle-même, lui tendait un miroir dans lequel elle se découvrait et se réinventait, à des années-lumière de ce que sa famille ou la société attendait d’elle. Il ne la projetait pas ou ne la fantasmait pas, il l’acceptait telle qu’elle était. Dans un univers soumis à la performance et à la perfection, elle se trouvait chanceuse. »

« L’heure d’été » m’a fait connaître Berlin, une ville atypique selon Prune Antoine, une ville où tous les mondes se côtoient, où chacun pourra y trouver ce qu’il cherche, une ville que je souhaite pouvoir un jour découvrir. L’auteure se fait l’observatrice de la vie de Violette et de Mir. Ces deux là sont faits pour s’aimer mais ils vont le faire à l’heure de leur génération c’est-à-dire au jour le jour, pas de promesse, pas de longues déclarations d’amour… Chacun mène sa vie et chacun laisse une petite place pour l’autre dans son lit, dans sa vie! C’est la génération « je garde mon indépendance »! Prune Antoine met en avant cette génération Xennials (celle née entre 1977 et 1983), génération qui a grandi sans toute cette technologie mais qui l’a découverte et apprivoisée, qui a grandi avec la peur du Sida, qui a connu les grandes heures de la musique électronique, qui a testé les substances plus ou moins légales pour, à l’âge adulte, s’installer dans une vie avec travail et famille! Violette et Mir veulent rester ces « adultes en devenir » mais tout de même, la question se pose de leur mantra « la liberté » avec l’envie d’un enfant.

Dans « L’heure d’été », Prune Antoine dresse le portrait de notre société à travers la ville de Berlin: la recherche d’un travail, d’un appartement, les fins de mois difficiles, l’arrivée des réfugiés, la montée du mouvement populisme, les différences de classes sociales… L’auteure dit tout, sans détour et ça fait du bien. Prune Antoine a une plume qui nous emporte avec elle dans Berlin, une plume qui donne un bon rythme sans faiblir. Pendant ma lecture, je me suis retrouvée à certains moments étant de cette génération, certains souvenirs sont revenus et au final, nous aspirons à peu près aux mêmes choses!!! J’ai aimé la découverte de ce premier roman et la découverte aussi pour moi de la ville de Berlin!!

« L’heure d’été » de Prune Antoine chez les éditions Anne Carrière, 04 janvier 2019.

 

 

Interview Théodore Bourdeau.

« Interview de Théodore Bourdeau »

Tout d’abord, merci infiniment Théodore d’avoir accepté de répondre à mes questions!


– Mais qui est Théodore en fait ?


Je suis un journaliste de 38 ans, passionné de littérature et de livres, et qui était travaillé depuis un moment déjà par l’envie d’écrire un roman. Mais qui avait un peu la trouille de s’y mettre, pour être honnête…


– Pourquoi écris-tu ?


Ça ne s’est pas fait si facilement… J’ai beaucoup hésité avant de me lancer. Il y a quelque chose de sacré pour moi dans la littérature. Et donc d’intimidant. Il y a beaucoup d’auteurs et de livres sur les tables des librairies, dont certains que j’admire… Pourquoi mériterais-je ma place parmi eux ? C’est une responsabilité de proposer un roman aux lecteurs, ce n’est pas un acte anodin pour moi. Je crois vraiment que le monde et sa mémoire sont dans les livres (pas forcément le mien…) et dans la littérature. Alors il m’a fallu du temps pour franchir le pas.


– « Les petits garçons » est ton premier roman, le thème principal est l’amitié. C’est un thème qui t’est cher ?


Je voulais essayer de raconter le mystère d’une amitié d’enfance. Pourquoi ces deux personnages sont-ils si proches, alors qu’ils semblent si différents ? A quel moment se reconnaissent-ils comme deux frères ? Quel instinct les garde comme « accrochés » l’un à l’autre ? Et puis c’était aussi l’occasion de raconter une histoire d’enfants, de deux petits garçons qui jouent, volent une guimauve, qui s’observent, se comparent… Et c’est l’évolution de ces deux personnages à travers les différents âges de la vie qui m’a permis de poser l’autre question essentielle du roman : que garde-t-on de son cœur d’enfant quand on devient un adulte ?


– Personnellement, tu ressembles auquel des deux personnages ?


Au narrateur un peu loseur et indécis sans aucun doute ! Je n’ai rien de l’éclat de Grégoire, seulement peut-être son amour des beaux tableaux.


– Tu nous faites découvrir les coulisses du pouvoir, celles du journalisme. Je peux dire que tu es bien placé pour en parler, non ?


Disons que mon métier m’offre un poste d’observation utile pour un romancier. Et pourtant, écrire une histoire de journalisme et de pouvoir n’était pas mon objectif premier. Ce sont mes personnages qui m’ont poussé dans cette direction. Et c’est ainsi que les médias et la politique sont devenus un décor idéal pour dérouler l’intrigue finale du roman. Par ailleurs, c’était aussi un moyen pour moi d’exprimer un point de vue sur mon métier.

– On suit tes deux personnages de l’enfance jusqu’à l’âge adulte avec l’évolution du numérique, l’apparition du terrorisme. Tu avais à cœur d’être au plus près de l’actualité ?


Pas vraiment non. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai décidé de ne pas nommer les choses, les lieux ou les événements d’actualité. Parce qu’il était important que la priorité aille toujours à mes personnages, à leur expérience des choses et de la vie, leurs émotions face aux circonstances. Si j’avais nommé le 11 septembre dans mon roman par exemple,  j’aurais immédiatement fait appel aux souvenirs du lecteur, à son expérience, sûrement très puissante et brutale, du 11 septembre. Un souvenir tellement fort qu’il aurait risqué d’étouffer l’expérience de mes personnages. Le roman est très ancré dans le monde actuel effectivement, mais je tenais à cette mise à distance, pour protéger l’humanité de mes petits garçons.

– Quand tu écris, as-tu déjà un plan bien structuré ou est-ce que tu vois au fur et à mesure de la rédaction ?


J’avais en tête le début de l’histoire, la première phrase du roman quand le narrateur dit « Je suis né heureux ». Et j’avais une idée assez précise du chapitre final. Entre les deux, j’ai découvert la magie de l’écriture, comment les personnages peuvent prendre le contrôle du roman, et le plaisir qui vient avec.

– Comment te sens-tu au moment de la sortie de ton roman ?


Intimidé. Impatient. Mais aussi un peu triste de ne plus avoir en moi ce fantasme d’écrire enfin un roman.

– Ton roman fait partie de la nouvelle collection, Arpège, des éditions Stock. C’est chouette de commencer une nouvelle aventure en même temps que Arpège qui commence aussi une nouvelle aventure ?


Oui, c’est très stimulant d’être associé à un nouveau projet éditorial. D’autant plus que Caroline Laurent, qui est aux manettes, correspond tout à fait à l’image rêvée que je me faisais d’une éditrice : une présence délicate, passionnée, et déterminée pour ses auteurs.

– Comment vois-tu tes lecteurs ? Quels rapports entretiens tu avec eux ?


Je découvre déjà le fait d’avoir des lecteurs, c’est déjà beaucoup !

– Comme lecteur, tu as des préférences de genres littéraires ?


Absolument aucune barrière, ni frontière. J’aime beaucoup Michel Houellebecq, je suis bouleversé par ses premiers recueils de poésie. Je suis soufflé par Proust à chaque fois que je m’y replonge. J’admire des auteurs contemporains comme Jay McInerney ou des philosophes comme Peter Sloterdijk et Leszek Kolakowski. J’aime aussi la bande-dessinée, les premiers romans graphiques de Frans Masereel, les récits journalistiques de Joseph Kessel. J’aime lire.


– Un conseil lecture pour la rentrée ?


« Les heures solaires » de Caroline Caugant. Pas parce que ce roman est aussi publié dans la collection Arpège, mais parce que c’est une histoire de femmes, sur plusieurs générations, admirablement construite, et cristalline comme l’eau bleue de sa très belle couverture. Et puis « L’Amérique derrière moi » d’Erwan Desplanques. Un récit touchant, porté par une écriture d’une précision extrême, et qui débouche sur une ouverture finale qui m’a bouleversé.


– Un dernier mot ?


Lire, parce que c’est la plus belle des activités. Ou crétin, parce que ça sonne bien.

Les petits garçons.

« Les petits garçons »

de Théodore Bourdeau

C’est avec plaisir que je découvre la nouvelle collection des éditions Stock, Arpège, avec le roman de Théodore Bourdeau, « Les petits garçons ».

Deux garçons, Grégoire et le narrateur, sont amis depuis la maternelle. Grégoire est l’opposé de son ami: l’un est fonceur, l’autre est maladroit. Mais cela ne les empêche pas de traverser l’école, l’adolescence, les études supérieures, l’entrée dans la vie active, les amours, les déboires ensemble. Les deux garçons sont liés depuis toujours et ils ne vont pas se quitter et vont affronter ensemble le monde de nos jours.

« Et soudain, je le vis: le Valtat. Il était accroché sur le mur en face de la banquette sur laquelle nous étions assis, avec son couple tranquille au bord de l’eau. Dans ses couleurs, dans ses courbes violacées, se pressait toute l’énergie lumineuse du printemps qui rugissait dehors. Grégoire regardait le tableau, absorbé, un sourire serein sur les lèvres: « Je n’ai jamais pu l’oublier. Il est toujours aussi beau ». »

« Les petits garçons » est un roman d’amitié, une amitié entre deux garçons qui va perdurer dans le temps, qui va traverser les bons et les mauvais moments de la vie de chacun, qui va être toujours aussi importante pour l’un comme pour l’autre. L’auteur, Théodore Bourdeau, raconte avec sensibilité cette amitié et il adapte ses mots en fonction du moment de l’histoire: des mots plus simples quand les deux garçons sont petits et les mots s’enrichissent en même temps que leur éducation évolue. Cela donne une vraie fluidité au récit et je me suis laissée aller à « écouter » cette histoire d’amitié.

Dans « Les petits garçons », les deux personnages sont à l’opposé: Grégoire est vif, fonceur, carriériste, tandis que le narrateur se laisse plus vivre et agit beaucoup en fonction des autres. Ne dit-on pas que les opposés s’attirent? C’est exactement le cas pour eux deux et cette différence en fait la force de leur amitié. À côté de cette amitié, l’auteur écrit aussi sur la société, sur notre société avec tous ses changements, avec ses quêtes de pouvoir, avec ses drames et le terrorisme. En effet, Théodore Bourdeau glisse son personnage de Grégoire dans les coulisses du pouvoir avec ses secrets, ses ententes… Et il en fait de même avec les coulisses du journalisme à travers son narrateur et avec l’évolution du numérique, de la recherche de instantané, du tout tout de suite voulu par internet et les réseaux sociaux. Le terrorisme y est présent car malheureusement, cela fait partie de notre vie actuelle et l’auteur nous livre comment les journalistes et les politiques le vivent à leur façon. Théodore Bourdeau a su amener ces sujets (politique, journalisme, terrorisme) avec finesse et sans lourdeur, il les a rendu très intéressant, du moins pour moi! À côté de cela, l’auteur parle aussi d’amour que les deux garçons vivent et là aussi, ils sont opposés: Grégoire a connu l’amour jeune et l’épouse; tandis que le narrateur est tout aussi maladroit en amour que dans le travail et les relations en général. D’ailleurs, son côté maladroit, son côté « je ne veux pas déranger » m’a fait sourire et j’ai imaginé ce garçon dès son plus jeune âge avec son côté gauche qui me l’a rendu attendrissant.

« Les petits garçons » est tout d’abord une histoire d’amitié, une histoire dont chacun peut y retrouver un quelque chose de son histoire. C’est une histoire universelle dans laquelle la société y tient une place importante et avec laquelle il faut construire!

« Les petits garçons » de Théodore Bourdeau, chez les éditions Arpège, 03 janvier 2019.

 

Le matin est un tigre.

« Le matin est un tigre »

de Constance Joly

J’ai eu le privilège de découvrir le premier roman de Constance Joly, « Le matin est un tigre » grâce aux éditions Flammarion.

Billie, la fille d’Alma, souffre depuis plusieurs mois d’un mal étrange. Les médecins n’arrivent pas à venir à bout de ce mal, ils évoquent même la possibilité d’une tumeur qu’ils veulent opérer. Mais pour Alma, ce n’est pas une tumeur. Pour elle, Bille a un chardon qui pousse dans la poitrine de Billie, chardon qu’il ne faut surtout pas opérer. Alma est persuadée qu’elle peut sauver sa fille mais comment?

« Un chardon. Une valise. Une fille malade. Alma est incapable de déchiffrer le rébus qu’est devenue sa vie. Alors, elle rêve de plus belle. Rêver rend les choses moins lourdes. Sans en avoir totalement conscience, elle s’est fabriqué un espace un peu moelleux entre elle et le monde. En y réfléchissant, elle a toujours agi ainsi. Quand elle était petite, et que la journée lui paraissait moche, elle cherchait des couleurs. »

« Le matin est un tigre » est une histoire mère-fille, du lien invisible qui lie une mère à sa fille, une fille à sa mère. Alma, la mère, est désemparée devant la maladie de Billie, quelle mère ne le serait pas… Alma veut tout faire pour sauver sa fille, quelle mère ne le ferait pas… Alma est persuadée de savoir quel mal ronge Billie: un chardon qui pousserait dans sa poitrine… Oui ça existe, c’est la maladie du chardon ou de Calder (nom du médecin qui en a déduit le diagnostic)… Alma l’a lu dans une œuvre botanique où tout y est décrit et cela ressemble trait pour trait à ce que je vis Billie… Alma est catégorique: il ne faut surtout pas opérer Billie sinon ça va la tuer… Mais personne ne la croit, ni le médecin, ni Jean son mari… Alma est seule et elle doit tout faire pour empêcher cette opération…

Constance Joly a une plume poétique, enchanteresse, une plume qui envoûte! Constance nous raconte le lien maternel, ce lien qui amène toute mère à tout faire pour le bien de son enfant, ce lien auquel tout enfant s’accroche à tout âge, ce lien si beau entre une mère et son enfant. Pour Alma et Billie, ce lien est très puissant, trop peut-être… L’auteure mène son personnage d’Alma loin afin que celle-ci se rende compte de ce qu’elle a transmis à sa fille, du poids qu’elle lui a légué sans s’en rendre compte, de la force des non-dits… C’est troublant et si vrai au final: comment une fille ressent les sentiments, émotions de sa mère. Constance livre tout cela d’une façon si naturelle, avec des mots, des descriptions si justes que je suis tombée en admiration devant sa façon de nous conter une histoire, son premier roman.

« Il est temps de s’affirmer. Alma vit encore tapie au fond d’elle-même, comme l’enfant solitaire qu’elle était. Il est temps de se redresser. Alma vit encore courbée comme l’adolescente, trop grande et trop gracieuse, qu’elle était. Il est temps de cesser de s’excuser d’être soi. De cesser de compter sur les autres pour se donner une consistance. Pour se tenir droit. Se réparer. Pour être. »

Le premier roman de Constance Joly est une jolie pépite de cette rentrée littéraire!

« Le matin est un tigre » de Constance Joly chez les éditions Flammarion, 09 janvier 2019.

Interview de Sandrine Yazbeck.

« Interview de Sandrine Yazbeck »

Tout d’abord, merci infiniment Sandrine d’avoir accepté de répondre à mes questions!

Avec plaisir !

-Mais qui est Sandrine en fait?

Je me pose la question tous les jours 😊

-Pourquoi écrivez-vous?

J’ai envie d’écrire depuis que je suis toute petite. J’ai beaucoup écrit jusqu’au Lycée puis plus une ligne pendant 15 ans avant de finir un jour par m’avouer, de jobs en jobs qui ne me satisfaisaient jamais, que j’aimerais d’une manière ou d’une autre en faire mon métier.

-« Les imparfaits » est votre premier roman. D’où vous est venue l’idée?

 J’étais enceinte de mon fils et me promenais beaucoup dans les rues de Londres où j’habitais alors. Je passais souvent devant une immense et magnifique demeure dans laquelle un homme âgé se tenait à sa fenêtre, regardant sans voir, me semblait-il, le monde extérieur. J’ai commencé à m’interroger sur lui, me demander qui il était, quelle était sa vie, son histoire, s’il vivait seul, à quoi il pensait, quels rêves il avait laissés derrière lui… Le personnage de Gamal était né.

-Vos personnages masculins, Gamal et Howard, sont amis depuis très longtemps. Vous vous êtes inspirée de votre propre histoire pour cette histoire d’amitié, pour créer ces deux personnages?

Non, leurs personnalités et leurs destins ont été créés (avec ❤) de toutes pièces. Au contraire, je voulais des personnages aussi loin de moi que possible pour faire passer mes messages sans projeter.

-Clara, votre personnage féminin, est en fait indispensable aux deux hommes. Cela est pour illustrer « derrière chaque homme se trouve une femme »?

Plutôt pour illustrer le fait que derrière chaque relation se trouve un miroir qui nous sert à évoluer, qu’on choisisse de le faire ou non. C’est inconscient bien sûr pour Howard mais Clara est une distraction qui l’empêche de s’interroger sur les véritables raisons de sa rivalité avec Gamal, qui n’ont rien à voir avec elle. De même, Clara est l’illusion qui fait croire à Gamal qu’il a trouvé un semblant de normalité après la guerre, pour lui éviter d’affronter les fantômes de son passé. Enfin, l’apparente froideur de Gamal sur laquelle Clara se focalise tant détourne son attention de ce qu’elle devrait regarder : le fait qu’elle est dans la dépendance affective et que celle-ci n’a rien à voir avec lui mais avec son enfance. Chaque personnage, prisonnier de ses émotions, ne voit que lui-même dans le miroir, sans regarder ni ce qu’il y a derrière lui, ni ce qu’il y a derrière l’autre.

-Dans votre roman, vous mettez en avant les secrets que nous avons tous. Selon vous, doit-on tout se dire ou doit-on cacher des choses pour conserver justement une amitié ou un amour? Toute vérité est-elle bonne à dire?

Toute vérité n’est pas bonne à dire. Sauf à soi-même.

Que se passe-t-il dans la vie quand on se ment ou quand on n’a pas le courage de prendre les décisions difficiles? En général, rien de bon. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans ce roman.

-Il y a des secrets, des mensonges, des trahisons tout le long de votre roman. Ça ne fait pas un peu beaucoup pour seulement trois personnages?!!!!!

Ce n’est pas tant leur nombre que le fait qu’ils soient de taille ! Mais au fond, les personnages ne se sont-ils pas trahis eux-mêmes ? Elle est là la racine du mal.

-Au fur et à mesure de ma lecture, que ce soit Gamal ou Howard, je me suis attachée à eux (et j’avoue que pour Gamal ce n’était pas gagné!), cet attachement était voulu dès le départ pour vous? Ou cela s’est dessiné lors de l’écriture?

L’attachement était non seulement voulu mais espéré. Quand on commence à connaître les personnages, leurs blessures intimes, leurs failles, leurs espoirs, on passe du jugement à la compassion. Nous nous sommes tous à un moment ou à un autre trouvé dans une situation similaire à celle des personnages, que ce soit la dépendance affective ou le déni de soi.

-Il vous a fallu combien de temps pour écrire ce roman? Depuis l’idée qui a germé dans votre tête au point final?

Dix ans, ponctués de plusieurs jobs, cinq déménagements, deux pays, deux enfants. Le second devrait prendre moins de temps ! Surtout si j’éteins Facebook 😊

-Quand vous écrivez, avez-vous déjà un plan bien structuré ou est-ce que vous voyez au fur et à mesure de la rédaction?

J’ai écrit Les imparfaits sans plan, au fil de l’inspiration : c’est une erreur que je ne referai jamais. Si cela m’a permis une certaine liberté, j’ai dû effectuer un travail de restructuration (entendre d’arrachage de cheveux) phénoménal pour finir le roman car je m’étais retrouvée avec deux histoires principales que j’aimais autant l’une que l’autre, entre lesquelles je ne pouvais pas choisir et qui ne s’appartenaient pas. Enfin, tout n’est pas perdu puisque l’histoire que j’ai supprimée fait l’objet de la suite du roman, consacrée à l’enfance des personnages.

-Comment vous sentez-vous au moment de la sortie de votre roman?

J’habite à plus de 5,000 kilomètres de Paris. Je me sens…loin ! Et en même temps, terriblement heureuse d’échanger avec mes lecteurs, en personne quand je rentre en France ou via mon site internet et les médias sociaux.

-Comment voyez-vous vos lecteurs?

Comme des amis que je ne me suis pas encore faits.

-Quels rapports entretenez-vous avec eux?

Pour ceux que j’ai rencontrés, un rapport affectif et chaleureux. Mais comme le livre vient juste de sortir, j’ai surtout hâte de continuer à les rencontrer ! J’ai écrit ce livre avec une main tendue vers l’Autre, vers eux, sans savoir si un jour quelqu’un la prendrait. Je l’ai expliqué sur mon site internet dans l’article « Écrire quand on ne sait pas si on sera lu ».

-Comme lectrice, vous avez des préférences de genres littéraires?

Ces dernières années, j’ai essentiellement lu des ouvrages de non-fiction en anglais. Quand je lis de la fiction, je reviens au français. Je lis typiquement de la littérature contemporaine et suis éclectique dans mes goûts : pourvu que le style me plaise et les idées m’interpellent, n’importe quel genre peut m’embarquer. J’aime aussi énormément la bande dessinée : je ne comprends pas que l’on qualifie cet art de mineur.

-Un conseil lecture pour la rentrée?

Une éducation de Tara Westover. Le récit proprement hallucinant d’une jeune fille élevée dans l’Idaho, qui jusqu’à l’âge de 18 ans n’est jamais allée à l’école ou n’a jamais consulté de médecin, et qui, décidant de s’éduquer toute seule en cachette à l’aide d’un vieux livre abandonné, va voir son destin changer. Mais à quel prix ! Prenant place dans l’Amérique d’aujourd’hui, où je vis, cette autobiographie mature et maitrisée est un sacré coup de poing dans le ventre qui donne matière à réfléchir…

-Un dernier mot?

Bonne année ❤ J ❤